« Oui ! J'entends les voix ! Je les entends ces voix, et elles me disent ce que je dois faire. Elles viennent de Dieu. »

 « Ami, je t'en prie, fais-toi entendre ! Ils vont peut-être me torturer ! Fais-toi entendre ! »

 « Et Dieu, Dieu est l'Amour infini. »

épée

Une jeune actrice tchèque : Marie Pistekova. Une pièce qu'elle a elle-même écrite : "La Nuit de Jeanne" et qu'elle donne actuellement à travers la France. Une représentation d'une bouleversante intensité.

Actrice et créatrice... Devant nous, Jeanne d'Arc revit, dans sa pureté, sa naïveté, mais aussi dans cet idéal d'absolu qui l'habite : Marie Pistekova l'incarne. Elle l'a en quelque sorte incarnée réellement, quand, dans sa patrie réduite au silence par l'occupant communiste omniprésent, elle jouait clandestinement, partout où on la demandait, ce texte d'une rare densité qu'est "La Nuit de Jeanne", écrit par elle-même à l'âge de 18 ans. Pendant treize ans, Marie Pistekova, à l'instar de Jeanne, a symbolisé et stimulé l'esprit de résistance de son peuple.

Jeanne d'Arc, Marie l'a comprise du dedans. Ses élans, ses doutes, ses peurs, elle les murmure ou les crie, en un texte vibrant d'une épaisseur humaine et d'une grâce divine. Jeanne, fille du peuple, sans artifice, si jeune et si fragile dans son désir d'être comprise et aimée, si forte et si livrée dans son obéissance absolue à ses voix, revit en cette fille d'un ouvrier d'usine de Moravie du Nord, spontanée et passionnée, qui a noué avec elle, par delà le temps, une véritable intimité.

Marie donne sa pièce. Elle s'offre à son auditoire comme en un sacrifice. Cachée par l'obscurité qui règne pendant que la voix du conteur remémore les grands traits de la vie de son héroïne, elle se signe lentement avant d'entrer en scène. Mais dans son jeu, nul amateurisme. Il a fallu beaucoup de travail pour obtenir une pareille transparence, un pareil naturel.

En grande actrice, Marie se sert de tout son être, mains, gestes, regards, attitudes, pour suggérer et signifier. Et que dire de la performance que représente le fait d'avoir appris par cœur la traduction française de son texte avant même de connaître cette langue ? Marie a tout mémorisé, mot après mot, syllabe après syllabe, continuant à s'entraîner après chaque prestation, pour s'améliorer toujours plus. Pourtant, dès les premières représentations, on pouvait constater sa diction totalement intelligible, la justesse de ses intonations et de son rythme, sa capacité à faire ressortir les nuances, avec, en prime, le charme émouvant d'une pointe d'accent slave...

Oui, Marie a du métier. Mais elle va bien au-delà. Son sens profond du théâtre lui fait retrouver d'instinct la fonction sacrée que celui-ci avait à ses origines : rassembler la communauté dans la quête du mystère et de la vérité essentielle. Le personnage de Jeanne que crée Marie renvoie l'assistance au plus profond d'elle-même, là où se joue pour chacun le choix crucial, l'acquiescement qui le dilatera en un soldat du Christ donnant sa vie pour l'illumination du monde, ou le refus qui, le repliant sur lui, le fait complice du mal qui détruit le monde.

Tout cela, Marie l'exprime dans une mise en scène très sobre, fondée sur la beauté simple de la matière brute et sur le sens du symbole. Sur fond de toile de jute, une caisse, deux ou trois

rondins, un pot en terre, un morceau de chiffon lui permettent d'évoquer tour à tour son plaidoyer véhément auprès du Sire de Baudricourt, son amitié maternelle pour Jean Dunois, le compagnon d'armes des moments difficiles, son arrivée à la cour du dauphin Charles.... Puis, à mesure que l'itinéraire de Jeanne s'intériorise, il se focalise sur le cierge, reflet de son ardeur et de la lutte brûlante qui se joue en elle avant d'être le gage des noces mystiques qui l'attendent sur le bûcher du martyre...

Marie Pistekova est de nouveau en France, pour une tournée de quelques mois à travers notre pays qu'elle a adopté comme une seconde patrie par amour de Jeanne. Si vous voulez vivre un temps fort, où beauté formelle et intériorité se pénètrent au point de ne plus faire qu'un, ne manquez pas son passage.

 

Bernadette Dubois

Feu et Lumière

 

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